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Le discours de la lauréate de la Mention du Prix Littéraire NDS 2011, Mme Gaye Boralıoğlu

Au crépuscule, dans l’horrible circulation istanbouliote, je faisais route en voiture pour rentrer chez moi. Le feu est passé au rouge, je me suis arrêtée. A la radio, avec sa voix troublante, Remedios Silva Pisa chantait Naci en Alamo. No tengo lugar… no tengo paisaje… yo menos tengo patria... Je n’ai pas de lieu... je n’ai pas de pays, je n’ai même pas de patrie...

En attendant que la lumière passe au vert, j’ai entendu frapper à ma fenêtre. Je me suis retournée. Une fille tzigane me tendait un bouquet de fleurs qu’elle avait sorti de son panier. Elle était sans humilité. Elle ne suppliait pas, mais tout juste elle me faisait une offre. Je n’ai pas beaucoup réfléchi, car je n’avais pas coutume du fait. De façon brusque, j’ai refusé la proposition de cette fille aux cheveux de feu. Lorsque le feu est passé au vert et que j’ai appuyé sur l’accélérateur, ce fut plus fort que moi. Je l’ai regardée dans le rétroviseur. Elle avait une telle colère dans son regard, une telle façon rebelle de se tenir, qu’une inquiétude inexplicable m’a envahie ; mais aussi une curiosité, une joie, et un sentiment de mélancolie insurmontable. Et tandis que la fille s’éloignait en se glissant entre les voitures, mon esprit était déjà en train de la suivre. Et c’est ainsi qu’a commencé l’aventure du ’’Faux Rythme’’, qui allait durer deux ans.

Pour moi, la littérature, c’est une sorte d’état migratoire. L’esprit s’échappe de l’étau douloureux de la réalité objective, et émigre vers d’autres espaces, vers l’autre. Durant ce voyage particulièrement émouvant, il trouve l’opportunité de connaître les autres, celui qui n’est pas comme lui, et constate en même temps combien les autres lui sont proches.

La fin du voyage, c’est la caverne des ombres de Platon, c’est à dire la vérité universelle ! Et cette vérité est ornée d’imagination. Dans le monde ensorcelant de la littérature, la vérité et l’imaginaire se fondent et se transforment l’un en l’autre. L’esprit s’enrichit et se libère. Le monde apparaît à l’homme plus beau, plus prometteur qu’il ne l’est. Ainsi, nous trouvons la force de supporter les injustices et le mal. Même la littérature la plus réaliste est en fait un monde imaginé par l’amour. Car les mots sont avant tout des ’’êtres’’ qui ont le pouvoir de modifier fondamentalement tout ce qui existe sur terre. Parfois, un seul mot peut instaurer la paix, et un seul mot peut provoquer de terribles massacres.

Ce prix sera une étape importante de mon voyage littéraire. Si vous le permettez, je voudrais dédier ce prix à cette fille tzigane qui m’a donné l’inspiration pour écrire le Aksak Ritim ’’Faux Rythme’’. Je remercie les jurés et toutes les personnes présentes ce soir.

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