Depuis quatre ans, nous procédons au catalogage du fonds ancien : le nombre d’ouvrages et leur restauration expliquent la durée de ce travail. N’entrant pas réellement dans le cadre d’un centre de documentation scolaire, le traitement de ces livres a toujours fait l’objet d’une activité annexe. Mais depuis cette rentrée scolaire, Céline Roland s’occupe des ouvrages documentaires et Paul Mirabile des livres en langue anglaise.

Depuis quatre ans, chaque semaine, Sœur Isabelle lit les romans pour nous en faire le descriptif, ce compte rendu est une aide précieuse dans l’avancée de notre travail. Nous-mêmes, documentalistes, n’avons que très rarement une approche aussi complète des livres.
Nous avons donc décidé de nous entretenir avec elle à la fois pour la remercier mais aussi pour nous permettre d’avoir une vision d’ensemble et ses impressions de lectures.
- Nous pourrions débuter cet entretient par votre présentation ?
Je suis une sœur de Notre Dame de Sion, résidente au lycée. Je suis à la retraite et sans activité précise au sein de l’établissement excepté donc, la lecture des romans du fonds ancien qui avait été mis de côté durant un certain temps. Je suis ici depuis 5 ans mais j’avais déjà fait un séjour de dix ans entre 1980 et 1990 en tant que professeur dont 8 ans en tant que directrice. J’ai fait des études de « lettres classiques », comme on dit en France.
- Qui vous a proposé cette activité de lecture ?
Une fois, Monsieur Tampigny, l’ancien directeur du lycée a lancé cette idée au cours d’une conversation et ma foi cette proposition m’a plu tout de suite. Par la suite, Monsieur de Lansalut a bien voulu que je le fasse.
- Quels types d’ouvrages rencontrez-vous ?
Je trouve tout un tas de lectures qui ne sont évidemment pas d’actualité mais alors qui sont très intéressantes. Si vous le permettez, je vais faire des remarques sur ce stock dans lequel je puise : je lis ce qui s’appelle des romans. Eh bien, j’étais très étonnée de constater qu’un grand nombre de ces romans spécialement les anglophones ont été imprimés en Suisse, ce sont des livres commandés ou offerts à la maison et qui proviennent de Suisse…Par ailleurs, récemment en avançant dans la succession des livres, je suis tombée sur un ensemble très complet de Proust imprimé au Canada et je me demande comment les sœurs effectuaient leurs commandes ?...Une autre chose qui me frappe par rapport à tous ces livres imprimés en Suisse est qu’ils sont sortis au moment de la guerre ou pour aller vite, entre les années 30 et 50 ; curieusement il y a eut un épanouissement des romans anglophones ici à ce moment-là, ce qui me surprend un peu, bon, mais il faut bien l’accepter ! Il y a aussi pas mal de romans policiers d’auteurs anglophones également. Voilà ce que j’ai pu remarquer jusqu’à présent.
- Quels sont les livres qui vous ont marqué ?
C’est une chance, de temps en temps alors, je tombe par hasard sur un livre tout à fait différent comme ces deux autobiographies de médecins américains et dont les trajectoires sont assez semblables. L’une est d’un certain docteur Victor Heiser, médecin travaillant pour la marine américaine, il a été envoyé en Asie et ça se passait juste à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle. Il nous rapporte des situations absolument hallucinantes, de saleté, de manque d’hygiène et d’absence de vaccin parce que vous savez qu’à l’époque ce n’était pas développé. Ce qu’il nous rapporte est extrêmement prenant et bouleversant. Il dit à la fin du livre qu’il a fait 40 fois le tour du monde, il faudrait vérifier mais je pense que ma mémoire est bonne et alors en Asie, il est allé surtout aux Philippines ; le livre a été écrit d’après ses lettres et son journal de bord. Il a travaillé aussi avec la fondation Rockeffeller les vingt dernières années de sa vie et c est extrêmement intéressant.

L’autre autobiographie est celle du docteur Tom Dooley, également médecin mais située dans une époque plus récente. En 1954, il a été envoyé au Vietnam pour remettre sur pied les vietnamiens du nord qui se rassemblaient en un point pour émigrer et ils étaient dans un état sanitaire absolument lamentable donc il a fait ça pendant quelques années de sa vie puis la mission a pris fin, il a alors demandé à repartir en Asie et c’est au Laos qu’il a finis sa carrière, plutôt courte d’ailleurs puisqu’à la suite d’une chute sur des rochers cela a déclenché chez lui un affreux cancer dont il ne s’est pas rendu compte tout de suite. Vers 1960, quand les analyses ont décelé sa maladie, il a été rappelé en Amérique où il n’a pas vécu très longtemps, il avait 33 ans.

Voici deux vies très poignantes et qui se répondent en quelque sorte l’une l’autre et que j ai trouvée au milieu de ces romans distrayants du fonds ancien.
- Vous m’aviez dit qu’il existait une chanson à propos de ce Tom Doolley ?
Oui : « fais ta prière Tom Dooley, bientôt tu vas mourir », je l’ai entendu dans les années 50-60, comme quoi ce Tom Dooley était aussi connu en Europe et ça, je m’en souviens.

- Si nous revenions sur le style des romans anglophones, qu’en dites-vous ?
Donc beaucoup de romans que je lis sont des romans anglophones qui se situent plus ou moins au début du XXème siècle, ils ont des traits communs qui sont assez…particuliers. Ils sont dans l’ensemble d’un style classique, d’une écriture facile et agréable à lire, les personnages sont décrits avec profondeurs, bien fouillés, on suit chaque personnage dans sa voie : on est complètent pris et puis il y a des descriptions, forcément, mais que je qualifierais d’ « enthousiasmantes » : on nous montre des jardins merveilleux, des intérieurs, des toilettes, des bijoux incroyables…et puis des repas fort singuliers qui s’étendent, qui durent et qui sont là pour témoigner d’un rituel, de conventions…Mais au fond, le vrai sujet de ces livres demeure la rencontre entre deux classes sociales. Il y a une opposition entre des classes sociales aristocratiques, puisque cela se passe toujours dans ce milieu, dont tel ou tel membre va rencontrer dans des circonstances toujours fort romanesques des membres d’autres couches sociales beaucoup moins favorisées…Alors, chaque fois c’est le grand point d interrogation de l’histoire : est ce que ces personnes pourront se retrouver et vivre ensemble toute une vie alors qu’ils sont de milieux tellement différents pour ne pas dire opposés ? Quelques fois, il y a des descriptions très dures de la pauvreté en Angleterre à la fin du 19ème siècle disons, je ne sais pas dans quelle mesure elles sont authentiques mais beaucoup m’ont impressionnée. Ces romans toutefois sont très agréables à lire, très détendant et je les conseille à tous ces gens qui sont tellement stressés, parce qu’au moins, on change d’atmosphère et c’est agréable.

Évidemment, de temps à autre on tombe sur un livre dans une autre langue, s’est-il égaré ? J’en ai un en italien actuellement ou bien des livres classiques comme des traductions d’Homère et on peut dire qu ils ne sont pas à leur place !
- Est-ce une minorité ?
Oh ! il y en a un pour deux cents, je pense…il conviendra de remédier à ce classement !
- Quand j’ai préparé le déménagement, le reclassement s’est effectué de manière grossière, je dois le dire : il y avait des livres éparpillés dans l’ancienne bibliothèques, dans les archives de l’administration, parfois, on m’indiquait des placards dans des salles…j’ai fait une estimation des livres en fonction de leur cote pour que l’aménagement s’effectue rapidement et sans problème. Le travail qui est fait actuellement permet de corriger certaines erreurs.
- Dans une médiathèque scolaire, l’un des grands principes est le désherbage, il s’agit de mettre au pilon les livres usés ou inadéquats. Ici, la conservation de ces livres va à l’encontre des règles documentaires mais étant à l’étranger, je n’ai pas réussi à jeter des livres que nous ne pourrions pas retrouver ailleurs. De plus, ce fonds est le reflet de l’ancienneté de cet établissement, il en est en quelque sorte la mémoire : la mémoire des modes d’alors. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que vous avez pris un bon chemin en mettant tout à fait en valeur tout ce qui peut servir aux élèves, ce qui est d’actualité tout en gardant dans des rayons spéciaux ce qui est plus ancien. Toutefois, au commencement du XXème siècle, il y a eu une passion pour des écrivains qui ne le méritaient pas, je pense notamment à Bordeaux, ses romans sont très pénibles. Je ne devrais peut-être pas dire ça...Mais voyez-vous, cette collection de Proust éditée au Canada, en voyant cela on se demande : il était déjà connu au Canada ? Vous voyez ? C’est intéressant de le savoir ainsi par le livre, bien sûr, si les élèves veulent lire un Proust, ils voudront sans doute une édition moderne avec une image attrayante dessus.. Mais pour la maison il y a un grand intérêt à conserver ce genre de livres, même si ce n’est peut-être pas à la disposition de tout le monde, au contraire du rez de chaussée, n’est ce pas ?
- Oui, en effet. Tous les livres de ce niveau peuvent être emprunté. Pour ceux du fonds ancien, ils ne le sont pas mais il nous arrive d’en prêter de manière exceptionnelle.
Il y a des demandes ?
- Oui, la première a été une élève qui adorait Marie-Antoinette, elle voulait tout lire à son sujet et je lui ai prêté des biographies. Par la suite, nous avons prêté des livres d’histoire de l’art parce que leur nombre en 2006 était insuffisant dans les livres réservé aux élèves, nous avons pallié à ce problème en commandant des livres appropriés…mais les reproductions des œuvres restent de meilleure qualité dans le fonds ancien et récemment, j’ai accordé un prêt à une élève qui faisait du dessin. Ces prêts restent anecdotiques, la plupart du temps, nous suggérons de photocopier les pages intéressées.
Pour la tenue des livres : il y a une collection complète sur l’histoire de l’humanité qui m’a l’air intéressante mais, alors, qui est vraiment dans un très mauvais état !
- Quand Céline est arrivée ici, son premier travail a été effectivement de trouver le matériel adéquat pour la restauration des livres. C’est pourquoi, le travail qu’elle effectue est une tache à part entière qui prend beaucoup de temps. En lisant vos résumés qui sont toujours très vifs, nous avons souvent l’envie d’enfreindre une autre règle de notre profession qui est de ne pas donner son avis sur le livre et d’en faire la description la plus objective, autrement dit, la plus ennuyeuse. Je dois vous avouer que nous nous plions à la règle en occultant vos résumés de leurs parties les plus savoureuses. Je trouve ça dommage.
Si c’est la règle, je veillerai à ce que mes résumés soient plus « classiques ».
- Surtout pas !!

- Nous pourrions maintenant évoquer vos goûts personnels ? Quand je suis arrivée dans ce lycée, je me souviens de vous comme une grande lectrice de Primo Lévi, vous empruntiez tous ses livres !
Oh ! Que puis-je dire sur Primo Lévi ! J’ai beaucoup lu sur la Shoah et par la suite sur les goulags. Mais Primo Lévi a une manière de parler de son expérience personnelle qui est tellement prenante et émouvante, avec ces touches d’humour qui sont très subtiles. Il a fait beaucoup de conférences sur ce livre : « Si c est un homme ». Il en a écrit bien d’autres, mais ce livre, il l’a commenté dans des écoles, il a été traduit en je ne sais combien de langues…Tout le temps, il prône l’espoir, l’amélioration de l’humanité… et puis voilà qu’il meurt et on raconte qu’il s’est suicidé. Il tombe chez lui dans un escalier. J’étais en Israël quand j’ai appris que sa famille contestait cette version de sa mort en disant qu’il avait eu un étourdissement ou une baisse de tension et que dans sa chute, il s’était accidentellement tué. Ce suicide, c’est tellement antinomique à ses idées, à tout ce qu’il a écrit, à ce qu’il disait qu’en effet, on a du mal à le croire…mais d’autre part, nous avons combien d’exemples d’anciens déportés dans des camps nazis qui même après avoir fait beaucoup de bien aux autres, ont finalement mis fin à leur vie ? Pendant des années, Bruno Bettelheim a soigné (et avec quel cœur !) des enfants marqués psychologiquement par la Shoah….Eh bien, voyez-vous, il s’est suicidé une trentaine d’années après !…
- Stefen Sweig s’est également suicidé, alors qu’il était en exil. Est-ce votre passage à Jérusalem qui vous a amené à cet écrivain ou est-ce la lecture de cet écrivain qui vous a donné une sensibilité plus grande pour la Shoah ?
Je ne me souviens plus à quand remonte ma première lecture de Primo Lévi…Je pense qu’avoir été à Jérusalem, avoir vu le mémorial de l’holocauste m’a effectivement beaucoup tournée vers ce drame. Peut-être que cette première lecture a eu lieu plus tôt à Paris alors que je vivais dans une petite communauté qui est entièrement donnée aux relations judéo-chrétiennes ?

Mais si vous saviez, ce premier chapitre est tellement incroyable et touchant… Laissez-moi vous le raconter pour vous mettre en goût : Le narrateur est dans la montagne italienne, il est résistant, et un jour, il y a une rafle. On lui demande de se présenter et il se déclare juif. Là, ils sont tout un groupe rassemblé par les Allemands, ne sachant pas très bien ce qui va advenir d’eux. Il y décrit les juifs venant de Sicile : les hommes toujours avec leurs instruments de travail et leurs instruments de musique et les femmes s’occupant de la vie, des enfants…Et alors, la veille du départ, les mamans ont déjà lavé les enfants, les ont couchés, ont étendu le linge sur les barbelés pour qu’il sèche. Puis, elles se réunissent, dénouent leurs cheveux et commencent les lamentations habituelles à leur peuple… Sans savoir vraiment ce qui allait suivre. Il dit que ce groupe était toujours en avance par rapport à ce qui allait suivre, en avance pour tout Ah ! Mais il faut que vous le lisiez ! Et sans faute !


