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Entretien avec Paul

Évènements


Nous continuons la série des lecteurs qui nous ont aidé au catalogage du fonds ancien.

Après l’entretien avec Sœur Isabelle, j’ai demandé à Paul Mirabile de bien vouloir vous faire part de son travail au sein de notre équipe mais aussi de sa vision du fonds ancien.

Paul, nous pourrions commencer par expliquer ta présence, ici en Turquie et à la médiathèque ?

Il y a trois ans, j’ai souhaité revenir travailler en Turquie après 15 ans où j’ai travaillé en Inde, en Chine, en Irlande et en France. J’ai été recruté pour être enseignant de français et d’anglais. Je me suis retrouvé donc par hasard à la médiathèque de Notre Dame de Sion alors que je ne suis pas documentaliste : je suis diplômé en philologie et en linguistique… mais puisque j’avais 5 heures de libres dans mon emploi du temps, le directeur a pensé que cela serait bien que je les occupe à aider la documentaliste à organiser des expositions ou à préparer des dossiers pédagogiques.

Et donc depuis deux ans tu nous aides à cataloguer les livres en langue anglaise…

Oui, mon nombre d’heures à la bibliothèque a été réduit depuis deux ans et nous avons alors décidé ensemble que désormais, je ne m’occuperai uniquement que de ce fonds, en commençant par les livres destinés aux élèves : il y en avait à peu près deux cents et cela m’a pris un an de travail.

Après, j’ai attaqué le fonds ancien où il y a beaucoup plus de livres et je n’ai malheureusement pas fini. J’en suis à la lettre S…

Comment procèdes-tu ?

Si c’est un livre intéressant, je le prends chez moi pour le lire et en faire un résumé de trois ou quatre lignes, pas plus ; Si le livre ne m’intéresse pas et c’est souvent le cas, alors je regarde sur internet et sinon, je feuillette la table des matières ou les chapitres qui me donnent une idée globale du sujet traité. Je dois aussi noter le nom de l’auteur, décider des mot-clefs qui caractérisent le livre et m’occuper de la collation : les illustrations éventuelles du document, son nombre de pages, son état, etc.. Ensuite, j’envoie le fichier à une des documentalistes qui s’occupe d’informatiser la notice sur le catalogue.

Peut-on avoir une idée globale de ce fonds ancien anglo-saxon ?

C’est un ensemble très hétérogène qui reflète l’histoire de ce lycée. On peut s’apercevoir que la littérature anglo-saxonne a dû avoir une certaine importance ici dans le passé, puisque beaucoup de livres que l’on trouve sont difficiles d’accès, d’une haute écriture je dirais, par le style mais aussi par le thème. En même temps, vous avez des livres plutôt sentimentaux pour « jeunes filles » qui se lisent très vite. On peut imaginer qu’à l’époque, la bibliothèque s’est constituée grâce à des dons ou bien, qui sait ? Peut-être, on a commandé des livres pour des élèves dont on savait le niveau et la culture très hétérogènes. Je ne peux pas expliquer ce mélange de styles. Les sœurs voulaient sans doute donner satisfaction à la fois à un public faible et à un public assez exigeant. Toutefois, on peut noter le nom d’une sœur qui apparaît plusieurs fois sur les livres, il faudrait se renseigner sur cette personne : est-ce ses propres livres qu’elle a légués ? Je ne sais pas…

Y a-t-il des livres qui t’ont particulièrement marqués ?

Oui, il y a quand même quelques « trouvailles » dans cette médiathèque ! Béhémoth , par exemple. Je me suis beaucoup intéressé à la Shoah et pour ce sujet, on cite toujours ce livre écrit par Franz Neumann, un Allemand qui a écrit en langue anglaise : ce livre est devenu une référence pour tout ce qui touche au mécanisme du nazisme, c’est-à-dire, le climat sociologique et politique de l’avant-guerre dans l’Allemagne de Hitler. Aujourd’hui on s’y réfère encore, même si beaucoup d’autres études ont été publiées depuis. J’étais tout de même très surpris de le trouver ici, au milieu des livres sentimentaux.

Ensuite il y a une anthologie de ce qu’on nomme en anglais « poésie métaphysique », en français c’est ce qu’on appelle le Baroque et qui contient des auteurs comme John Donne dont l’accès est assez difficile et d’un niveau plutôt universitaire. On trouve également d’autres anthologies de nouvelles qui sont vraiment très intéressantes.

Mais qui lisait ce genre de livres à l’époque ? Peut-être ne se posait-on pas la question ? Il faut ajouter que la reliure de certains livres est très belle : on peut penser qu’il y avait un prestige à conserver ces livres même s’ils avaient peu de lecteurs.

De quelle année datent les livres les plus anciens de ce fonds ?

Vous avez des livres qui datent quand même de 1830, on peut en compter 5 ou 6. Je ne suis pas un bouquiniste mais si l’on fait une recherche sur internet, on s’aperçoit qu’il s’agit de livres considérés comme rares, et ils sont dans un bon état pour l’ensemble. Ce fonds comprend aussi des romans de Dickens de la deuxième ou troisième édition, et une anthologie de poèmes de E.A. Poe.

Ces livres pour jeune filles, vaudrait il mieux les jeter pour mettre en valeur ceux ayant un plus grand intérêt ?

Finalement, il doit y avoir beaucoup plus d’amateurs pour ces romans légers et d’ailleurs il y a toujours un marché pour ce genre de livres : c’est quand même une belle écriture mais sans recherche du style, l’auteur se contente de construire ses phrases en suivant le schéma : « sujet-verbe-complément », l’histoire est assez simple…mais pour quelqu’un qui veut apprendre l’anglais, il n’y a pas mieux !… Donc, je pense qu’il vaut mieux les garder même si le thème nous semble un peu mièvre, il y aura toujours un public pour ce genre de livres. Maintenant, si on veut s’attaquer à Poe ou John Donne, il faut déjà un autre niveau et nos élèves, malheureusement, ne l’ont pas.

Je pensais que nos élèves avaient un meilleur niveau en anglais ?

Ce n’est pas la majorité. Dans l’ensemble, on peut leur faire lire des livres simplifiés. Sur 99 élèves en classe de Terminale, j’en compte seulement une trentaine capable d’emprunter et de lire des romans anglo-saxons dans leurs versions originales. Nos élèves s’expriment bien et ont un bon niveau à l’oral mais la lecture leur pose problème. D’ailleurs, cette activité quand elle n’est pas obligatoire, c’est-à-dire demandée comme un travail par l’enseignant, ne va pas de soi pour eux. Ils regarderont plutôt des films mais nous restons ici encore dans la dimension de l’oral. Il y a un côté « pratique immédiat » dans ce qu’ils font et la lecture pour eux n’est pas considérée comme un acte de plaisir.

Quand tu avais l’âge de tes élèves quels sont les livres qui t’ont marqués ?

Moby Dick , je l’ai lu quand j’avais 16 ans. Poe, à 14 ans et tout Jules Verne avant 13 ans (mais en anglais). Herman Hesse, aussi…J’ai lu très peu de poésie de Walt Whitman parce que c’était obligatoire à l’école et ça m’a dégoûté. Effectivement, j’ai peu retenu de ce que nous étudions en classe mais je reviens toujours à ce que j’appelle « mes lectures parallèles », celles que je lisais pour moi…mais je lisais énormément. Dracula est aussi l’un de mes livres préférés, je l’ai proposé à une élève ici qui l’a lu en turc parce que la langue anglaise du dix-neuvième siècle est assez difficile mais au moins elle l’a lu et l’a trouvé formidable.

Il y a un auteur turc que tu aimes particulièrement ?

Le fantastique turc, surtout les livres de Tanpınar. La Poésie de Nazim Hikmet et d’Orhan Veli, aussi mais quand ce dernier analyse la poésie dans la revue Garip, c’est bien compliqué pour moi. Les romans d’Orhan Pamuk, Istanbul par exemple, n’est pas trop difficile à lire.

Récemment, j’ai lu Mario Lévy. Il écrit de manière très grammaticale, il soigne sa grammaire si j’ose dire, comme s’il s’agissait d’une démonstration pédagogique mais on ne s’en rend pas compte grâce à l’histoire qui est prenante.